Mes Bibliothèques




LA MÉMOIRE DU SILENCE

Le fil d'Ariane d'un bibliothécaire

mars 2010


Il y a constamment des hasards qui sont comme des invitations pour prendre des chemins de traverse.

Avant de vous raconter l’heureux hasard du 25e jour de février, il faut que je remonte le temps. Deux jours auparavant donc, entre un cours donné à l’IUT et une réunion de préparation pour un projet de collaboration entre libraires et bibliothécaires pour Marseille 2013, j’avais du temps à perdre. Je décidais donc de flâner au sein de la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence sise elle-même dans la Cité du Livre qui est une ancienne fabrique d’allumettes. Précisons : livres et allumettes dans un même lieu mais pas au même moment. Je m’égare mais c’est le propre de ces pérégrinations aventureuses que je vénère.

Entrant dans la bibliothèque, mes yeux tombèrent sur l’étagère où les bibliothécaires du lieu – consciencieux – avaient mis en valeur des livres du fonds, des auteurs russes en rapport avec le cycle de cinéma du moment : épopée  russe, un cycle de films autour du cinéma russe organisé par l’Institut de l’image. Le livre qui m’attira, car il était tout seul, sur l’étagère du milieu était un très court ouvrage : Mes Bibliothèques de Varlam Chalamov, auteur que je ne connaissais que de nom, me promettant toujours de le lire. Mais, vous savez ce que c’est, les livres s’accumulent sur votre table, vos étagères et vous êtes pris dans une sorte de tourbillon qui vous emmènent tantôt au bord du maelström tantôt en son centre, au risque de couler définitivement. J’avais le temps… je pris le livre…

Dans celui-ci, Varlam Chalamov qui passa la majeure partie de sa vie dans un des lieux paradisiaques de l’idéologie communiste – le goulag – Chalamov donc,  y décrit ses déchirements et ses émerveillements. Même en enfer, quelques instants rares permettent de s’échapper… Déchirements et émerveillements pour Chalamov car tantôt privé de livres, condamné à ne plus fréquenter leurs temples que sont les bibliothèques  ; désespéré jusqu’à oublier le  code – l’écriture – pour déchiffrer les livres, n’arrivant plus à les lire puis réapprenant péniblement… ; tantôt émerveillé en découvrant tel ou tel ouvrage oublié par l’administration – aussi bête que zélée – du camp. Le désir de lecture revenant, c’était comme si la peine de prison s’évaporait le temps de cette échappée. Le livre évoquait tous ces va-et-vient vers les écrits  : flux et reflux à la manière de l’estuaire du fleuve qui hésite à mélanger ses eaux douces avec le sel de l’océan.

« Puis, il y eut la mine, l’abattage de l’or, quatre années terribles durant lesquelles chaque jour, chaque heure qui passait nous apprenait combien fragile est le vernis dont la civilisation revêt l’être humain. Nous ne voulions pas penser au lendemain et nous n’avions pas le loisir de « tuer le temps ». Au contraire, c’était le temps qui nous réglait notre compte, comme dans le magnifique quatrain traduit de l’anglais par Marchak, c’était lui qui nous tuait tous. Nous avions oublié les livres. » (p. 24)

Durant ces deux jours, donc, ce livre m’accompagnait… me faisait penser en ces temps d’élection à tous ces gens qui éructaient contre les errements de la démocratie… ne faisant que la critiquer pour arrondir les fins de mois de leurs fonds de commerce cataclysmiques… Je pensais à l’histoire de cet homme, condamné à ne plus pouvoir lire et qui avouait – belle leçon – à la dernière phrase de son livre n’avoir eu qu’un seul regret au cours de son existence :

« Je regrette de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque » (p. 54)

J’en étais là, deux jours après ma lecture, de mes pensées vers les livres et la vie de cet homme, entre autres horreurs, lecteur empêché. Le soir, j’allumais la télévision et tombais sur une émission littéraire qui recevait Jorge Semprun racontant son expérience à Buchenwald. Il me toucha beaucoup quand il raconta que l’Europe n’existerait vraiment que lorsqu’elle commémorerait dans un anniversaire commun la fin des camps  européens : ceux des nazis et ceux des communistes. Il cita Primo Lévi et puis… Varlam Chalamov et ses Récits de la Kolyma, l’auteur qui m’accompagnait depuis deux jours. Primo Lévi et Varlam Chalamov réunis.

Je pensais que je vivais en France en 2010 et à la chance, oui, cette chance de…  posséder une bibliothèque personnelle…

.Silence

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 La mémoire du silence




LIBÉRATION

23/04/1992


L'auteur des Cahiers de la Kolyma, qui a passé une grande partie de sa vie dans les camps, n'aura jamais possédé de bibliothèque. Après ses bonheurs de jeune lecteur, il se souvient ici des rares et grandes rencontres avec les textes, des retrouvailles difficiles après « des failles de plusieurs années dans le domaine de la lecture, des connaissances et du travail intellectuel, failles qui constituent, en fait, l'objectif véritable de toute condamnation, de toute politique d'emprisonnement. »

Chalamov, paru dans la collection Arcades. Elle est également lectrice pour Gallimard et pour les éditions Christian Bourgois. Le dessin à la plume représentant une bibliothèque, qui illustre la couverture de l'ouvrage de Chalamov, est son œuvre. Vendu 50 F, ce premier livre à la présentation très soignée est tiré à 1000 exemplaires.





LIVRES-HEBDO

29/05/1992


Mes Bibliothèques, un texte dans lequel l'écrivain russe Varlam Chalamov dit son amour des livres, inaugure l'activité d'éditeur de la librairie parisienne Interférences, face à la faculté de Jussieu. Sophie Benech, fille d'Alain Benech, le directeur de la librairie, est la traductrice de ce texte et l'animatrice de cette nouvelle activité consacrée à la publication de petits textes inédits ou introuvables d'écrivains français et étrangers ; de deux à trois nouveautés par an devraient paraître chaque année. Sophie Benech a notamment traduit du russe pour Gallimard Correspondance avec Boris Pasternak, Souvenirs, de Varlam Chalamov, paru dans la collection Arcades. Elle est également lectrice pour Gallimard et pour les éditions Christian Bourgois. Le dessin à la plume représentant une bibliothèque, qui illustre la couverture de l'ouvrage de Chalamov, est son œuvre. Vendu 50 F, ce premier livre à la présentation très soignée est tiré à 1000 exemplaires.

Annie Favier





LA CROIX

juin 1992


Sophie Benech avait l'année dernière traduit chez Gallimard une correspondance Pasternak-Chalamov qui avait fait événement. Venant de fonder elle-même sa propre maison d'édition, Interférences, elle donne une merveilleuse traduction d'un texte inédit de Varlam Chalamov Mes Bibliothèques (53 pages, 50 F) où l'auteur des Récits de Kolyma raconte comment les livres l'accompagnèrent durant ses années de détention, comment aussi il perdit sa faculté de lire. Bien plus qu'un simple extrait de souvenirs, Mes Bibliothèques se donne à lire comme un véritable traité des nourritures spirituelles, émouvant et bouleversant comme tout ce que Chalamov a pu écrire. Un grand texte.


Ses Bibliothèques


Certains livres sont tellement fins qu’on pourrait presque se soupçonner de ne pas les avoir vus passer et se rassurer ainsi à bon compte. Les éditions Interférences dirigées avec ferveur par Sophie Benech qui a traduit à elle seule la moitié du catalogue, est une maison rare très inspirée par un fort vent d’est et qui, en une vingtaine de titres parus avec une irrégularité de bon aloi, s’est forgée une identité réelle qui nous fait désormais regarder avec attention ses découvertes. D’où notre culpabilité d’avoir si souvent frôlé Mes Bibliothèques de Varlam Chalamov sans prendre le temps de nous y arrêter. Cinquante pages à peine sauvées de ce néant que l’écrivain russe longea pendant si longtemps, cinquante pages pour nous raconter l’impossible conquête de la plus grande des libertés, ce luxe impensable dont nous oublions souvent la nécessité : posséder une bibliothèque, des livres à soi, à lire et relire à tout instant. Chalamov n’a quasiment rien publié de son vivant, il a passé des dizaines d’années au goulag (la Kolyma dont il fut le plus grand écrivain et dont les Récits ne paraîtront en Russie qu’à la fin des années 80), en exil, dans la misère ; il est mort en hôpital psychiatrique, et jamais, jamais il n’a pu posséder cette bibliothèque. Alors quand on découvre le récit modeste et intense de sa connivence interdite avec les livres, les aléas de sa vie de prisonnier condamné à des bibliothèques ineptes, forcé de se cacher pour lire, magnétisé par la découverte d’un fonds unique dans un lieu perdu, à bout de force mais revigoré par une malheureuse page, porteur d’un seul livre de Grine comme viatique, on comprend le sens de sa phrase : « les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais » car ils furent ses seuls alliés dans un monde déserté par le sens. « Les livres sont des êtres vivants », nous dit cet homme revenu du pays de la mort blanche, ils sont notre immortalité et ce que nous avons de meilleur en notre vie. Quand ces mots, si brefs et simples, sans emphase, sont écrits par un écrivain d’une telle puissance, étranger à tout milieu, toute pose ou posture, ils prennent un relief troublant qui doit nous faire regarder les livres qui nous entourent d’une autre manière, à la fois plus responsable et plus modeste. Un livre, un seul, peut sauver une âme. Mes bibliothèques de Chalamov, ce mince opus qui va disparaître au cœur de vos étagères, mérite qu’on n’ignore pas sa finesse.


David



    1. http://blogs.mollat.com/litterature/tag/sophie-benech/