Le Conte de la lune non éteinte


LE MATRICULE DES ANGES
Janvier 2009
Né en 1894, Boris Pilniak fait partie de cette génération d'écrivains soviétiques (Isaac Babel, Platonov, Ivanov...) qui accompagnèrent la révolution d'Octobre et que Staline surnomma " les ingénieurs de l'âme ", leur fixant au passage la ligne éditoriale. L'Année nue, publié en 1922, lui apporte immédiatement la célébrité. Deux conceptions de la révolution y sont exposées : aux pulsions anarchistes et sauvages des paysans, les bolcheviks, "des hommes de cuir en vestes de cuir", opposent le caractère scientifique du marxisme. Pour rendre cette Russie primitive, cette effervescence qui le fascine, Pilniak crée "le roman en vrac où les matériaux issus de la vie sont donnés sans liaison, juxtaposés". Nourri par les futuristes et les grands romans d'Andreï Bely, il expérimente : fragmentation de la narration, brouillage des repères temporels, collage d'éléments hétérogènes (poèmes, articles de journaux, comptes rendus de tribunal, chansons, affiches...). Pilniak devient le chef de file de l'avant-garde littéraire des années 20 et un des enfants choyés du régime.Les choses vont se gâter en 1926, quand paraît Le Conte de la lune non éteinte. Comme souvent chez Pilniak, le sujet et son développement sont des plus ténus : Gavrilov, un héros de la révolution devenu haut dignitaire de l'armée, meurt dans d'obscures circonstances après qu'on lui a intimé l'ordre de se faire opérer d'un ulcère. Inspiré par des faits réels, ce récit implacable montre la vaste entreprise de "liquidation des liquidateurs" dans laquelle s'était lancé Staline (appelé ici "l'homme au dos raide"). Malgré les décorations sur leurs poitrines, les hommes sont happés par la machine à broyer qu'ils ont eux-mêmes contribué à construire. Le livre est jugé contre-révolutionnaire, calomnieux et est aussitôt censuré. Pilniak fait amende honorable et reconnaît que la rédaction et la publication de ce texte étaient "une faute". Il gagne ainsi dix ans de sa vie. Il sera finalement fusillé le 21 avril 1938, après s'être accusé d'être un espion japonais. Le manuscrit de son dernier roman, La Grange à sel, restera enterré dans son jardin jusque dans les années 50...
Emmanuel Favre

30 mars 2009
Le style dit tout. Ainsi, les trois premières phrases de cette nouvelle : « A l’aube, les sirènes des usines hurlaient au dessus de la ville. Dans les ruelles se trainait un dépôt gris de brumes, de bruines et de nuit ; il se diluait dans l’aube –il indiquait que l’aube serait morose, grise, bruineuse.

Les sirènes hurlaient longuement, lentement –une, deux, trois, beaucoup – elles se confondaient en une plainte grise au-dessus de la ville, c’était les sirènes des usines qui hurlaient dans le silence du petit matin, mais des faubourgs montaient les sifflements stridents et lancinants des locomotives, des trains qui arrivaient et qui partaient et il était parfaitement clair que ce qui hurlait dans ces sirènes, c’était la ville, c’était son âme à présent entachée par ce dépôt de brouillard ».

Toute l’originalité de l’œuvre de Boris Pilniak est dans cette glorification de la nature mais aussi dans la célébration de l’énergie vitale induite dans la matière (lisez page 36). A d’autre moment, c’est la machine qui est honorée. Et l’homme dans tout cela ? Il est pris dans la mécanisation de la vie, une mécanisation qui est ici une métaphore du régime soviétique des années 1920. On dit que cette histoire est inspirée d’une histoire vraie, que Staline se cache derrière « l’homme au dos raide » et que le commandant Gravilov est le masque du Général Frounzé. Le commandant Gravilov, militaire craint et respecté, héros de l’armée rouge, est convoqué pour un examen médical. Le diagnostic tombe comme une sentence : il doit être opéré. Bien qu’il ne comprenne pas la nécessité de son hospitalisation il obéit aux ordres. Mécaniquement. Il meurt sur la table d’opération.

Ecrite en 1926, cette nouvelle valut à son auteur les tracas administratifs dont on se doute. Connaissant le système de l’intérieur, Pilniak pressent les dérives du régime. Dans ce récit, il en dévoile avec cynisme et poésie la machine qui broie, où seule « se levait une lune dont la ville n’avait aucun besoin ».

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