Journal petersbourgeois

LE MONDE

janvier 2014

Éclats de Petrograd


Né en 1894, Isaac Babel n'a qu'une vingtaine d'années, mais déjà le souffle lyrique comme la plume acérée pour dire l'agonie de Petrograd, des derniers jours du tsarisme aux affres de la guerre civile. Fraîchement arrivé d'Odessa pour devenir écrivain, le jeune homme est happé dans un monde en déconstruction. Chronique du chaos d'« une ville d'agonie et de dénuement », les vignettes qui composent ce Journal pétersbourgeois sont saluées par Maxime Gorki, qui en accueille certaines dans sa revue Les Annales, puis dans son quotidien La Vie nouvelle. Une bibliothèque publique et ses silhouettes figées, « compilations de fatigue, de soif de connaissance, d'ambition », un palais à l'abandon qui sert d'asile de nuit à l'écrivain, un zoo où les animaux agonisent faute de soins, tout un petit monde de prostituées et d'évacués, de prématurés, d'invalides et de marins peuple ces miniatures éblouissantes. Restés épars et introuvables jusqu'à la chute de l'URSS, ces instantanés, inclus dans les Œuvres complètes de Babel parues au Bruit du temps (2011), méritaient ce tiré-à-part.

Philippe-Jean Catinchi


http://sefarad.org


janvier 2014


Le présent recueil du grand écrivain russe se compose de chroniques publiées dans des journaux et des revues après la révolution bolchévique que l‘on a redécouvertes au début des années 1990. A ce titre, elles évoquent les Pensées intempestives de Maxime Gorki, publiées à la même époque, au cours de la brève période où des voix dissidentes pouvaient encore risquer à s’exprimer timidement dans la Russie des soviets.

Pas pour longtemps cependant : après la parution de Cavalerie Rouge en 1926, l’auteur ne put quasiment plus rien publier en URSS et dut se contenter d’un rôle de figuration (la notoriété qu’il avait acquise à l’étranger en faisait un excellent outil de propagande en milieu intellectuel) et de voir rééditer ses textes précédents.

Puis, en mai 1939, il fut arrêté et torturé. L’exécution suivra quelques mois plus tard. Tous ses manuscrits, et notamment ses écrits dénonçant les atrocités qui ont accompagné la collectivisation forcée, ont disparu à jamais.

Les vingt-trois brèves nouvelles qui composent ce recueil et qu’a superbement traduites Sophie Benech, mêlent la tragédie à la cocasserie. Une succession d’instantanés qui décrivent avec un sens aigu de l’observation et un humour déchirant ce qu’était devenu la vie quotidienne dans l’ancienne capitale de l’empire tsariste,ravagée, tant par la guerre civile que par la famine et la dictature aveugle du régime. Une métropole où, observe-t-il, « nous n’avons rien, ni urgences ni secours. Juste une ville de trois millions de personnes, sous-alimentéeset violemment ébranlée dans les fondements de son existence. Et beaucoup de sang qui coule dans les rues et les maisons».

Nathan Weinstock