REVUE DE PRESSE

La quinzaine littéraire 1 janvier 2004


Chroniques russes

Années de sang

Jean Jacques Marie


BORIS SAVINKOV

LE CHEVAL BLÊME

Préface et trad. du russe de Michel Niqueux

Phébus éd., 187 p., 15 euros

ZINAIDA HIPPIUS

PETROGRAD AN 1919

trad. du russe par Sophie Benech

Interférences éd., 192 p., 20 euros

VICTOR ZASLAVSKY

LE MASSACRE DE KATYN

trad. de l’italien par Christine Vodovar

Du Rocher éd., 164p., 17 euros

Boris Savinkov raconte la préparation et l’organisation de l’un des multiples attentats commis contre un haut dignitaire tsariste au début du siècle passé ; Zinaida Hippius note dans un Journal quotidien à demi-clandestin les aléas tragiques de la vie quotidienne dans l’an-cienne capitale russe affamée pendant l’année du blocus, 1919 ; Victor Zaslasky raconte, documents en partie inédits à l’appui, le massa-cre de près de 25 000 officiers et sous-officiers polonais décidé par le Bureau politique du PCUS en mars 1940, crime attribué par la propagande stalinienne aux nazis, qui, pour une fois n’y étaient pour rien, mais ont fait cent fois pire en Pologne même...

Savinkov était l’un des responsables de l’or-ganisation de combat des socialistes-révolu-tionnaires, chargée des attentats contre des dignitaires du régime et de la fabrication des explosifs ; à partir de 1918 il créera et dirigera diverses organisations antibolcheviques acharnées, entre autres à préparer des attentats toujours manqués contre Lénine etTrotsky. A mi-chemin entre le vécu et l’imaginaire, il présente l’attentat deux fois ratés et ses préparatifs comme une sorte d’aventure dérisoire qu’il regarde de haut avec détachement. Ces terroristes qui vivent dans un univers clos, rongés par des doutes existentiels, parlent abondamment, mais le récit froid, sec, dénudé, a beaucoup de force.

Zinaida Hippius. elle, est l’un des plus grands poètes russe de la première moitié du vingtième siècle. Sympathisante des socialistes -révolutionnaires, animée d’une haine viscérale pour les bolcheviks, elle donne dans son Journal une image saisissante de l’année 1919 à Petrograd. Certes on n’y trouve proprement aucune révélation. Quiconque a lu la Ville conquise de Victor Serge y retrouvera, vue de l’autre camp, une impression identique. Mais le Journal de Hippius ignore toute mise en forme littéraire. C’est un document brut sur la faim, la misère, les petits trafics, les perquisitions et les rumeursqui courent, gonflent, se dégonflent, renaissent, rampent à nouveau et prennent un nouvel envol aussi éphémère que le précédent.

Elle attribue tous ses malheurs et ceux de l’intelligentsia aux bolcheviks qu’elle exècre. E11e décrit un univers cauchemardesque, marqué par le froid et la faim qui encouragent tous les trafics ; elle semble oublier que la guerre a ravagé toute l’Europe et que l’Autriche (ou la Serbie) souffre non loin de là d’une situation semblable, moins tragique parce que la guerre est finie. L’Autriche ne connaît pas le blocus rigoureux auquel est soumise la Russie soviétique où n’entre aucun aliment, médicament, ou morceau de savon de l’étranger. Elle est aussi animée par une haine tenace pour Gorki qu’elle présente sous les jours d’un petit spéculateur ignare qui s’engraisserait sur la détresse de ses confrères en littérature. On se gardera de prendre pour argent comptant ce règlement de comptes d’une consœur, dont le rejet littéraire est décuplé par la haine politique. Mais le portrait à charge, débordant de fiel, est réussi

Ce Journal souligne un aspect inattenduZinaida Hippius n’a aucune confiance dans les Blancs, surtout « les émigrés au ventre plein, ces divers représentants de rien du tout, ces délégations qui n ‘existent pas, etc. ». De plus «personne, dit-elle, ou presque ne place aucun espoir en la personne du général Antan Denikine, malgré ses succès en apparence formidables... ». Bref c’est l’impasse totale dont elle ne sortira qu’en fuyant la Russie avec son mari, Dmitri Merejkovski, en 1920.

Victor Zaslavasky emmène son lecteur plus de vingt ans plus tard. Son livre comporte deux parties un historique du massacre de Katyn et de sa préparation, et, en annexe, un ensemble de 25 documents soviétiques sur ce massacre, dont les textes de Beria et la résolution du Bureau politique du 5 mars 1940 qui décidel’exécution de 25 700 prisonniers polonais ,essentiellement des officiers et sous-officiers «sans faire comparaître en jugement les détenus et sans formuler d’accusation, sans étayer par aucun document ni la conclusion de l’instruction ni I‘acte d‘accusation ». ii est difficile de trouver une formule plus explicite de la justice (si l’on ose dire !) expéditive. C’est le comble du cynisme, mais discret puisque cette décision du Bureau politique reste secrète comme sa mise en œuvre. En même temps Victor Zaslavasky souligne à juste titre «Le massacre de Katyn est seulement un des crimes et pas même parmi les plus sanguinaires du régime stalinien ».

La présentation, sobre, de Victor Zaslavasky, retrace les grandes lignes de la politique de Staline et analyse la portée décisive de son accord avec Hitler qui débouche sur Katyn. Mais il oublie de rappeler la dissolution du parti communiste polonais décidée par Staline en 1937 qui le dénonçait comme un repaire de trotskistes et de luxemburgistes, tous évidemment espions de la Gestapo. La dissolution du parti communiste polonais et l’exécution de ses dirigeants par le NKVD annoncent la suite… et la dissolution même de l’internationale communiste en 1943. L’oublier c’est réduire abusivement la politique de Staline à une simple prolongation du vieil impérialisme russe.. L’auteur se trompe aussi quand il affirme qu’un seul dirigeant communiste dans le monde, le finlandais Tuominen dénonça le pacte Hitler-Staline ; il y en eut d’autre, dont le secrétaire du PC allemand Ernest Thaelman.

. Ce dernier, pourtant fidèle parmi les fidèles, qualifia le pacte de trahison, du fond de sa cellule, dans une lettre à Staline. Le Père des peuples se vengera en le laissant entre les mains des nazis qui Le fusilleront. Ces oublis ne retirent pas à ce volume dépouillé son réel intérêt.

Il serait artificiel de chercher à définir une continuité historique ou logique entre ces trois années de sang séparées les unes des autres par autant de différences de contenu et de sens que d’années, mais elles font partie d’une même histoire.

ETUDES AVRIL 2004