Les yeux de lady Macbeth



LIBÉRATION

juin 2005



Le portrait de Lady Macbeth peint par Füssli a sans doute inspiré en 1863 ce nouveau thriller de Louisa May Alcott offert à notre curiosité, après Derrière le masque et Secrets de famille. L'auteur célébré des Quatre Filles du docteur March mena en effet une double vie littéraire, longtemps ignorée puis révélée en 1975 par Madeleine B. Stern et, depuis lors, finement analysée par un grand nombre d'historiennes féministes de la fiction américaine. Ces courts romans à sensation, ancêtres lointains des oeuvres de Mary Higgins Clark ou Phyllis Whitney, étaient écrits à la hâte mais leur thématique, par ce qu'elle révèle de la vie et des ambitions secrètes de leur auteur, méritent l'attention. Derrière le masque (1) met en scène une gouvernante du nom de Jean Muir qui trompe allégrement son monde avec une grande habilité au fil d'un suspense soigneusement ménagé. Alcott fut elle-même gouvernante dans plusieurs riches familles de la Nouvelle-Angleterre, ce qui transparaît également dans Secrets de famille. Mais, avec les Yeux de Lady Macbeth, la romancière nous confronte à l'un de ses fantasmes les plus durables. Elle était passionnée de théâtre et rêvait de monter sur les planches, comme la tragédienne Agatha Eure qui, dès les premières pages du livre, fascine le narrateur. Celui-ci est peintre et ne parvient pas à rendre le regard de la tragique héroïne shakespearienne. Miss Eure lui apparaît soudain comme le modèle idéal, acceptant contre toute attente de poser pour lui. Le malheureux comprendra trop tard que cette femme est douée d'un don d'hypnose qui va faire de lui la chose de l'intrigante créature. La chute du récit, d'une cruauté sans égale, montre une Louisa May Alcott parfaitement au diapason de nos modernes reines du crime. L'une de ses fatales héroïnes ne confesse-t-elle pas au détour d'une intrigue : «Les pécheurs sont plus intéressants que les saints, et dans la vie réelle les braves gens sont tellement monotones» ?

(1) Vient de paraître une nouvelle traduction par Florence Lévy-Paolini aux Editions Joëlle Losfeld (200 p., 11€), après celle de V. David-Marescot en 2002 aux éditions Interférences.

François Rivière



ARTSLIVRES

2004


Un peintre marié à son art ne peut finir son tableau dont il lui manque les yeux. Remarquablement écrit, ce roman illustre le talent dramatique de l'auteur, dans les dialogues comme dans la psychologie des personnages. Un récit envoûtant, au lyrisme digne d'un grand opéra.


Célèbre pour ses Quatre Filles du Docteur March, Louisa May Alcott aborde dans ce court roman, publié anonymement en 1863 et inédit en France, son thème de prédilection qu'est la manipulation sur autrui, par emprise ici teintée de fantastique.


Les Yeux d'Agatha Eure

Max Erdmann, peintre marié à l'Art et qui ne saurait avoir d'autre épouse, ne peut achever son tableau de Lady Macbeth : il cherche désespérément le visage dont les yeux lui offriraient « le regard fixe, atone, mais non dénué d'intelligence de Lady Macbeth dans son sommeil halluciné (p.9) ». Lors d'une représentation de la pièce de Shakespeare, il est déçu par la comédienne qui en incarne le rôle. Soudain, il se sent observé dans l'immensité de la salle…

Il finit par découvrir celle qui le fixe avec tant d'insistance, et demande à son ami Louis, qui dit la connaître, de lui présenter la jeune fille sur le champ. Agatha Eure possède ces yeux tant espérés, « ardents et pénétrants, peuplés de lueurs et d'ombres quand les pupilles se dilataient, et les iris brillaient d'un éclat transparent qui changeait au gré de ses paroles, et témoignait qu'une nature passionnée et impérieuse couvait sous la couche de neige (p.20) »…Malgré sa réputation de femme froide et hautaine, Max obtient d'elle qu'elle pose pour lui. La première séance se déroule dans une atmosphère étrange qui trouble profondément le peintre. Les rencontres successives jusqu'à l'achèvement du tableau lui révèlent l'attachement qu'Agatha éprouve pour lui… Et tout célibataire qu'il est, le jeune homme est flatté du pouvoir qu'il exerce sur elle ! Mais les apparences sont trompeuses : tel est pris qui croyait prendre…

Un Homme sous Influence

Max est resté célibataire, c'est un peintre talentueux, mais il est pauvre et dépourvu « de toutes les séductions qui plaisent tant aux femmes (p.72) »… A l'inverse, Agatha est riche et possède tout ce qu'elle désire, sauf la beauté. Qu'est ce qui pousse alors ces deux êtres à s'unir ?Si Agatha est sincèrement amoureuse de Max, lui ne l'épouse que par ambition. Et lorsqu'elle comprend qu'elle lui sert seulement de « marchepied […] afin qu'il se haussât à une position qu'elle ne pouvait partager (p.65) », elle use d'un pouvoir mystérieux pour assujettir son mari. Les deux esprits luttent ainsi, l'un pour posséder, l'autre pour se libérer…